Introduction
Le sport occupe une place essentielle dans les sociétés occidentales, mais la géographie ne s'y est intéressée qu'à la marge pour l'instant (Clerc, 2019). Certes, depuis les années 2000, « les analyses géographiques du sport se sont multipliées… mais, pour beaucoup, le sport n'est pas le principal objet d'étude. Il apparaît comme un exemple » (Ravenel, 2011). Cette grande discrétion de l'analyse du fait sportif comme objet de recherche géographique est encore plus vraie pour la course à pied hors stade. Ainsi, dans l'atlas des sports en France (Mathieu, Praicheux, 1987), aucune carte ne porte sur la course à pied parmi les 167 produites, les auteurs évoquant simplement au détour d'une phrase l'essor de cette pratique hors cadre fédéral dans les pages consacrées à l'athlétisme. La course à pied est également absente de l'Atlas du sport mondial (Gillon, Grosjean, Ravenel, 2010), alors qu'elle est pourtant devenue centrale dans les pratiques sportives, ce qui n'était pas encore le cas lors de la sortie de l'atlas des sports en France en 1987. En réalité, seuls quelques très rares travaux ont investigué cet objet de recherche dans la géographie française, notamment celui d'Éric Blin (2012) analysant les spatialités générées par les marathons et semi-marathons dans les villes françaises ou ceux développés par Mathilde Plard explorant les spatialités de la course à pied, notamment le trail, en lien avec l'expérience corporelle et la relation au monde (Plard, 2019). Récemment, nous avons esquissé une géographie des courses à pied en France, en tentant d'en comprendre les logiques de diffusion spatiale (Madoré, Loret, 2021).
Cette quasi invisibilité de la course à pied dans la littérature scientifique géographique offre un saisissant contraste avec la place centrale qu'a pris le running sous toutes ses formes (footing, jogging, trail, course d'orientation, courses ludiques et à obstacles) dans les pratiques sportives des Français. Celui-ci arrive ainsi en deuxième position dans la hiérarchie des pratiques sportives en France, avec 20 % de pratiquants, derrière la randonnée pédestre (30 %), selon l'édition 2023 du baromètre national des pratiques sportives portant sur l'ensemble de la population de 15 ans et plus, baromètre réalisé par l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (INJEP) en lien avec le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC). Ce haut niveau de pratique est la conséquence d'une croissance spectaculaire du running à partir des années 1980 en France (Segalen, 1994, 2017), croissance non singulière d'ailleurs à l'hexagone, tant elle s'observe dans tous les pays riches (Scheerder, Breedveld, Borgers, 2015).
À cette progression du running correspond une démultiplication de l'offre de courses (photo 1). Environ 7 000 sont organisées chaque année en France, aboutissant à « un réel embouteillage du calendrier… un point de saturation » (Massardier, Vazquez, 2019). Ces logiques d'offre ont cependant été peu investiguées, hormis par quelques travaux portant sur de grandes épreuves emblématiques comme les marathons en France (Lapeyronie, 2009, 2010) ou plus spécifiquement celui de Nice-Cannes (Ben Mahmoud Massiera, 2012) ou encore l'Ultra trail du Mont-Blanc (UTMB) (Bessy, 2016). Enfin, en contribuant à une géographie de la course à pied hors stade en France, nous nous sommes efforcés de mieux en comprendre les logiques spatiales de diffusion (Madoré, Loret, 2021), ce qui nous a permis de montrer combien ces compétitions innervent profondément l'espace français jusque dans les plus petites communes et participent à la mise en scène sportive, mais aussi festive, de nombreux territoires, ce qui questionne les dimensions spatiales de ce type de pratique sportive. Nous souhaitons poursuivre cette entreprise de construction d'une géographie de la course à pied hors stade en y ajoutant une dimension diachronique, de façon à comprendre dans toute son épaisseur spatio-temporelle ce processus d'essaimage des courses, car l'hypothèse la plus probable est que cette géographie des courses à pied n'est pas figée mais bien en perpétuel mouvement. Si les logiques d'offre demeurent peu connues à ce jour, en revanche l'analyse des déterminants sociologiques de la pratique du running a été investiguée dès les années 1980, mettant en évidence la très nette surreprésentation de pratiquants issus des classes supérieures (Faure, 1987 ; Faure, Suaud, 2002). Des enquêtes sociologiques plus récentes ont confirmé cette forte sélectivité sociale de la pratique, comme celles réalisées ces dernières années dans différents pays européens (Scheerder, Breedveld, Borgers, 2015), tout en révélant la féminisation de la population de runners, nouveau relais de croissance du running.
Travailler sur la dimension spatio-temporelle des courses à pied hors stade oblige toutefois le chercheur à faire le choix d'un espace géographique de taille réduite, car comme « l'identification précise du volume de l'offre reste toujours difficile à réaliser » (Bessy, 2021, p. 25), un gros travail de recensement de cette offre est nécessaire. L'échelle départementale a été retenue et plus précisément le département de la Vendée, car l'opportunité nous a été donnée d'accéder aux archives du comité départemental de la Fédération française d'athlétisme (FFA). Soulignons également que c'est une recherche située, dans la mesure où l'un des deux chercheurs impliqués dans ce travail est licencié d'un club vendéen de la FFA. Ce département de l'Ouest de la France, peuplé de 700 000 habitants en 2021, enregistre depuis 1968 un taux de croissance annuel moyen de sa population double de celui de la France métropolitaine (+ 1 % contre + 0,5 %), progression rapide qui s'explique quasi intégralement, depuis 1990, par l'excédent du solde migratoire, la Vendée faisant partie de ces territoires de la façade atlantique qui conjuguent dynamisme démographique et croissance de l'emploi (Desrivierre, 2019). Par ailleurs, avec un littoral qui s'étale du nord au sud sur 250 km, dont plus de la moitié (140 km) de plages, et le fort développement d'une économie touristique ces dernières décennies, la vocation balnéaire du littoral vendéen s'est fortement affirmée.
Méthodologie : construction d'une base de données des courses à pied hors stade
La course à pied hors stade a beau s'être multipliée partout en France depuis quelques décennies, dessinant une dynamique d'expansion spatiale impressionnante parallèle à l'explosion de la pratique du running, il n'existe aucune base de données statistiques recensant ces épreuves. Le questionnement méthodologique porte donc sur la fabrication de la mesure, ce qui oblige le chercheur à expliciter ses « pratiques de quantification » (Martin, 2020) : que faut-il mesurer, autrement dit quels sont les événements à prendre en compte pour rendre compte de la diffusion des courses à pied dans une dimension spatio-temporelle, puis quelle(s) source(s) pouvons-nous mobiliser pour recenser ces épreuves ?
Parmi les cinq types de compétitions (piste, salle, cross, hors stade et marche) reconnus par la Fédération française d'athlétisme (FFA), seules les compétitions hors stade sont prises en compte, car non seulement elles innervent les territoires en sortant d'une enceinte sportive dédiée, mais elles s'adressent de surcroît à l'ensemble des individus, licenciés de la FFA ou non. Ces épreuves hors stade comprennent à la fois des courses sur route, c'est-à-dire des « manifestations pédestres se déroulant principalement sur routes goudronnées ou, à défaut, sur sol dur et homogène (pistes cyclables, chemins piétons) », et des courses natures, à savoir des « manifestations pédestres se déroulant principalement en dehors des routes » (règlementation des manifestations running 2021 de la FFA).
Comment recenser ces courses à pied hors stade ? Ce type d'épreuve comportant un chronométrage et se déroulant en totalité ou en partie sur une voie publique ou ouverte à la circulation publique, elle est soumise à l'avis de la fédération sportive délégataire, en l'occurrence ici la FFA. Les organisateurs d'une telle épreuve doivent donc adresser un formulaire de demande d'organisation à la Commission départementale des courses hors stade (CDCHS) du comité d'athlétisme du département, pour que celle-ci rende un avis sur la manifestation prévue au regard des règles techniques et de sécurité. Cet avis est communiqué à l'organisateur et, en cas d'avis défavorable, au maire ou au préfet. En l'absence de réponse dans le délai d'un mois, l'avis de la fédération est considéré comme favorable. Par ailleurs, pour toute course à pied chronométrée empruntant la voie publique, l'organisateur doit faire une déclaration au moins deux mois avant la date de l'épreuve auprès de la commune qui va accueillir l'événement, du moins si la manifestation se déroule sur le territoire d'une seule commune ou du préfet de département si la manifestation se déroule sur le territoire de plusieurs communes situées dans un même département.
Les formulaires de demande d'organisation d'une course adressés à la CDCHS constituent un précieux sésame pour connaître les épreuves existantes. C'est pourquoi nous avons sollicité et obtenu du Comité de Vendée d'athlétisme, qui regroupe l'ensemble des clubs d'athlétisme vendéens affiliés à la FFA, l'autorisation de travailler à partir de ces formulaires archivés au Comité1. Ce travail a porté sur la période 1990-2019, ce qui permet de mesurer ainsi les dynamiques spatio-temporelles des courses à pied sur une période de 30 ans au cours de laquelle ce type d'événements a connu un essor important. L'exploration de ces formulaires de demande d'organisation d'une course adressés par les organisateurs au CDCHS du Comité de Vendée d'athlétisme a permis de renseigner les champs suivants dans la base de données : le type d'organisateur (n'importe quelle structure peut organiser une course hors stade sans être pour autant affiliée à la FFA) ; le type de courses (route ou nature) ; le nombre de parcours ; les changements de distances d'une année sur l'autre (mais pas les modifications de parcours à distance équivalente) ; les distances des courses ; enfin l'existence de courses jeunes.
Grande instabilité des courses à pied hors stade et changement de spatialité : de la route à la course nature
La dynamique d'expansion des courses à pied hors stade est indéniable en Vendée, avec un doublement du nombre d'événements enregistrés entre 1990 et 2019 (37 à 72), à l'image de ce qui est observé à l'échelle nationale, où le nombre d'épreuves a également doublé, passant de 3 500 à 6 748 (Bessy, 2021). Toutefois, derrière cette croissance, se cache une très forte instabilité, avec à la fois de nombreuses et fréquentes créations mais aussi des disparitions rapides d'épreuves. 192 courses ont ainsi existé entre 1990 et 2019… mais 120 ont disparu du calendrier en 2019. Ce qui signifie que chaque année, 5,5 courses sont créées en moyenne et 4,3 disparaissent, ce qui laisse un solde positif de 1,2 course par an (fig. 1).
Figure 1 - Évolution du bilan annuel création/ disparition du nombre de courses à pied hors stade en Vendée de 1990 à 2019
Source : archives du comité département FFA de Vendée
Conséquence de cette grande instabilité des courses à pied hors stade et de leur difficulté, pour nombre d'entre elles, à s'inscrire dans la durée, les courses existantes en 2019 sont globalement de création récente : un peu plus de la moitié a été créée depuis moins de dix ans, donc au cours de la décennie 2010, et seules douze courses sur 72 ont plus de vingt ans d'existence. L'instabilité de l'offre ressort également à l'examen de la durée d'existence des 120 courses ayant disparu du calendrier en 2019 tout en ayant existé entre 1990 et 2018 : la moitié d'entre elles a eu une durée de vie très limitée, inférieure à cinq ans. De nombreuses épreuves sont donc éphémères et rencontrent des difficultés à exister au-delà de quelques années. Par ailleurs, contribuant aussi à cette dynamique de l'offre, le nombre de parcours proposés par chaque course est également en constant renouvellement : ces dernières années, pas moins d'un cinquième des courses proposent, d'une année sur l'autre, une évolution de leurs parcours. La spatialité de la course à pied hors stade est donc une réalité mouvante, très instable, fruit d'un processus à la fois dynamique mais aussi très fragile.
Cette forte et chronique instabilité de la géographie des courses à pied hors stade en Vendée de 1990 à 2019 est également à mettre en perspective avec une mutation majeure de la spatialité de ce type d'épreuve, avec le passage de la course sur route à la course nature (fig. 2). Alors qu'il y avait six fois plus de courses sur route que d'épreuves nature en 1990 (32 contre 5), il y a désormais, en 2019, deux fois plus de courses nature (46 contre 23 et 3 courses mixtes). C'est à partir de 2003 que cette spatialité évolue nettement, avec d'une année sur l'autre toujours plus de courses nature et au contraire de moins en moins de courses sur route, les premières devenant majoritaires en 2012. Au total, entre 2003 et 2019, le nombre de courses nature a été multiplié par sept, tandis que celui des courses sur route a été divisé par deux, renouvelant ainsi profondément l'offre et la spatialité de la course hors stade. Cette bascule de la course sur route à la course nature relève d'une tendance observée à l'échelle de l'ensemble du territoire français : plus de trois trails sont organisés pour une course sur route en France en 2018 (Massardier, Vazquez, 2019), témoignage d'une écologisation de l'offre comme de la pratique (Plard, 2019).
Figure 2 - Évolution du nombre de courses sur route et nature en Vendée de 1990 à 2019
Source : archives du comité département FFA de Vendée
L'évolution de la répartition géographique des courses sur route et nature en Vendée de 1990 à 2019 est de ce point de vue très éclairante de cette dynamique (fig. 3). En 1990, l'offre de courses nature étant quasi inexistante, il fallait parcourir tout le département de la Vendée pour participer à l'une d'entre elles, alors qu'aujourd'hui, tout runner dispose à proximité de chez lui d'une course nature, avec un semis de points qui couvre, peu ou prou, l'ensemble du département. À l'inverse, la course sur route est devenue rare dans certains territoires, à l'instar du nord-est de la Vendée où il n'en subsiste plus que quatre, contraignant ainsi le runner à accomplir des trajets relativement longs à l'échelle du département pour participer à l'une d'entre elles.
Figure 3 - Évolution de la répartition géographique des courses sur route et nature en Vendée de 1990 à 2019
Source : archives du comité département FFA de Vendée
Entre dispersion spatiale et concentration des courses à pied hors stade
Les logiques de diffusion spatiale des courses à pied hors stade à l'échelle d'un département comme la Vendée oscillent entre dispersion et concentration. Quasiment un quart des communes de Vendée (23 % d'entre elles, soit 58 sur 257, en tenant compte de la création de seize communes nouvelles jusqu'en 2022 suite à l'adoption de la loi du 16 décembre 2010) propose une course à pied en 2019. À l'image de ce qui est observé à l'échelle du territoire français (Madoré, Loret, 2021), l'essaimage géographique du phénomène est incontestable et la prise en compte de la dimension diachronique révèle une diffusion spatiale encore plus affirmée, puisque 37 % des communes vendéennes (95 d'entre elles) organisent ou ont organisé au moins une course lors de la période considérée (1990-2019).
Corollaire de cette large dispersion géographique de la course à pied, surtout dans un département qui compte peu de communes importantes démographiquement (seules sept d'entre elles dépassent les 10 000 habitants), l'examen de la répartition de l'ensemble des courses ayant existé entre 1990 et 2019 selon la taille des communes confirme la diffusion de ces manifestations sportives dans les petites communes rurales, tout en révélant un effet de taille démographique non négligeable. Dans les communes comptant moins de 2 000 habitants, la proportion de celles organisant une course dépasse de peu le cinquième, pour atteindre la moitié parmi celles comptant entre 2 000 et 5 000 habitants et culminer aux quatre cinquièmes pour celles peuplées de 5 000 à 10 000 habitants. Quant aux sept communes de plus de 10 000 habitants, toutes organisent ou ont organisé au moins une course à pied sur la période étudiée.
Si la logique d'essaimage dans la répartition spatiale des courses à pied hors stade est significative, les inégalités géographiques sont néanmoins marquées. Pour les mesurer, nous avons calculé deux indicateurs qui expriment, l'un comme l'autre, la densité de courses en 2019 : d'une part, le taux de couverture communale, autrement dit la proportion de communes organisant au moins une course ; d'autre part, le nombre de courses pour 10 000 habitants qui tient compte des inégalités de peuplement. Ce calcul de la densité de courses fait ressortir quatre secteurs géographiques ayant une densité de courses nettement supérieure au reste du département (tab. 1). Les quatre cinquièmes des épreuves (60 sur 72) se trouvent ainsi concentrées dans ces quatre territoires qui réunissent la moitié des communes et les deux tiers de la population de Vendée, avec un effet taille des communes indéniable, puisque la population moyenne des communes appartenant à ces territoires y est presque le double de celle des autres communes. Dans ces poches de concentration, le taux de couverture communale y est de 35 % (47 communes ont au moins une course sur 136 communes au total) contre 9 % dans le reste du département (11 sur 121) et le nombre de courses pour 10 000 habitants atteint 1,29 contre 0,54, sachant que la moyenne départementale pour ces deux indicateurs est respectivement de 23 % et 1,05. Cette inégale inscription géographique de la course à pied est en réalité un révélateur, parmi d'autres, des dynamiques sociodémographiques et économiques territoriales.
Tableau 1 - Répartition des courses à pied organisées en Vendée en 2019 entre les quatre secteurs et de forte concentration et le reste du territoire
Sources : archives du comité département FFA de Vendée ; Insee, recensement de la population
Géographie des courses en Vendée et dynamiques sociodémographiques
En matière de taux de couverture communale, une première concentration spatiale apparaît dans les communes du littoral atlantique vendéen à forte vocation balnéaire (fig. 4) : 14 communes sur les 21 proposent au moins une course en 2019, soit un taux de couverture communale de 67 % et on dénombre 1,68 course pour 10 000 habitants. Cette concentration existe depuis au moins la décennie 1990, mais si l'offre de courses était alors concentrée dans les principales stations balnéaires, un processus de diffusion spatiale s'est enclenché depuis la seconde moitié des années 2000, en lien avec le doublement de l'offre sur la période considérée (1990-2019), tant et si bien qu'un nombre croissant de communes littorales proposent désormais des courses. Cette surreprésentation des communes du littoral s'explique en partie par un effet de taille : que l'on prenne la moyenne ou la médiane, les communes du littoral sont entre 2,4 à 3,5 plus peuplées que toutes les autres. Mais elle traduit aussi une volonté d'animer, en particulier lors de la saison estivale, ces communes devenues pour la plupart des stations balnéaires, la Vendée étant le deuxième département français, derrière le Var, pour la fréquentation des hébergements collectifs touristiques selon l'Insee (10,8 millions de nuitées en hôtellerie de tourisme et camping en 2022). D'ailleurs, l'observation de la dynamique spatio-temporelle des courses tout au long d'une année révèle une très forte concentration de l'offre en juillet et août, période estivale qui correspond à l'optimum du peuplement et de fréquentation des stations balnéaires, et de façon concomitante une raréfaction de cette offre partout ailleurs dans le département (fig. 5). Ce qui conduit de facto les organisateurs de courses proposées hors littoral à positionner leur course plutôt au printemps et à l'automne, cette dernière saison étant en nette progression entre 1990 (17 % des épreuves) et 2019 (29 %). L'offre d'événements courses à pied hors stade est ainsi guidée par des logiques spatio-temporelles qui ne prennent sens que si elles sont éclairées par les spécificités socio-économiques des territoires.
Figure 4 - Répartition spatiale des courses à pied en Vendée en 2019
Source : archives du comité département FFA de Vendée
Figure 5 - Répartition des courses à pied en Vendée de 1990 à 2019 selon les saisons
Source : archives du comité département FFA de Vendée
Une deuxième zone de concentration de courses à pied hors-stade apparaît dans le nord-est du département de la Vendée constitué des trois cantons de Montaigu, Mortagne-sur-Sèvre et Les Herbiers, avec un taux de couverture communale de 36 % et une moyenne de 1,38 course pour 10 000 habitants. Cette densité d'épreuves était déjà présente au début des années 1990 et n'est pas sans lien, là aussi, avec les spécificités socio-économiques territoriales, notamment la vigueur d'un processus d'essaimage d'industries en milieu rural caractéristique du modèle de la Vendée industrielle choletaise (Chauvet, 1987 ; Renard, 2005). Ce modèle est le fruit d'un dynamisme entrepreunarial endogène favorable à une dynamique démographique mais aussi sportive, ne serait-ce par l'existence de nombreux sponsors locaux indispensables à l'organisation d'une manifestation de type course à pied hors stade. Notons aussi la présence dans ce nord-est vendéen industriel de clubs phares de l'athlétisme départemental et même régional, qui sont les plus gros organisateurs d'épreuves en Vendée, comme l'Entente Sèvre, organisateur entre autres de la doyenne des courses hors stade en Vendée (Les 5 km et 10 km de Saint-Laurent-sur-Sèvre) ou l'Athlé Bocage Vendée (ABV).
Enfin, à égalité en matière de couverture communale, avec respectivement 25 % et 24 % en 2019, apparaissent deux autres territoires : l'extrême sud-est du département correspondant au canton de Fontenay-le-Comte (8 événements) et la Vendée yonnaise constitué de l'aire d'attraction de La Roche-sur-Yon (14 épreuves). Toutefois, si un quart des communes de ces deux secteurs propose une course, le nombre d'épreuves pour 10 000 habitants est deux fois plus élevé dans le premier (1,85), nettement moins peuplé, que dans le second (0,82). Ces deux poches de concentration sont plus récentes et sont apparues principalement à partir des années 2010 et plus encore la seconde moitié de cette décennie pour l'aire d'attraction de La Roche-sur-Yon, en lien avec la création de plusieurs courses notamment dans les communes périurbaines les plus peuplées (Aizenay, Belleville-sur-Vie, Les Clouzeaux, Dompierre-sur-Yon, Venansault). L'émergence de ce pôle de concentration dans cette couronne périurbaine est la résultante de sa forte croissance démographique depuis les années 1970, en lien avec les transformations de la demande et des conditions d'offre en logements en France : affirmation de la maison individuelle en accession à la propriété comme idéal d'habiter pour une majorité de ménages, amélioration du niveau de vie, essor du crédit immobilier encouragé par les pouvoirs publics, rejet du grand ensemble (Dodier et al., 2012). Les espaces périurbains ont donc constitué le principal réceptacle de cette dynamique d'accession à la propriété en maison individuelle, sous l'effet conjugué de trois facteurs : démocratisation de l'accès à l'automobile, diminution du coût du foncier avec l'éloignement des zones urbaines denses, quête d'un cadre de vie idéalisé représenté par l'image d'une campagne bucolique. La couronne périurbaine de La Roche-sur-Yon n'a pas échappé à cette dynamique de périurbanisation qui a profondément restructuré le peuplement de l'espace français, avec une population qui a plus que doublé, passant de 54 000 à 118 000 habitants entre 1968 et 2021. Par ailleurs, ces espaces périurbains ont atteint, un demi-siècle après leur entrée dans un cycle de forte croissance démographique, une forme de maturité (Berger et al., 2014 ; Bonnin-Oliveira et al., 2014) se traduisant par l'émergence de logiques d'autonomisation, certes toute relative, à l'égard du pôle urbain de proximité et de relocalisation des espaces de vie, perceptibles dans différentes sphères de la vie quotidienne, y compris celle des loisirs sportifs.
Conclusion
L'analyse géographique du fait sportif, surtout lorsque celui-ci relève d'une pratique largement répandue qui se déploie dans l'espace public donc au-delà d'une enceinte sportive, ce qui est le cas de la course à pied hors stade, est d'autant plus pertinente à mener que cette multiplication des courses participe d'une mise en scène sportive et festive du territoire. D'ailleurs, c'est précisément parce que la course est un vecteur d'animation territoriale que des acteurs, qui sont loin de tous appartenir à l'univers institutionnel de l'athlétisme, s'y intéressent et organisent une course, dévoilant ainsi le processus d'autonomisation organisationnel à l'égard de la Fédération française d'athlétisme (FFA), fédération sportive délégataire dépositaire en quelque sorte des codes sociaux athlétiques. Ainsi, les clubs d'athlétisme ou les associations ayant pour objet la course à pied ne représentent que 40 % des organisateurs d'une course hors stade en Vendée entre 1990 et 2019 (52 sur un total de 131 structures), les autres structures organisatrices étant des comités des fêtes ou des associations d'animation locale (au nombre de 24), puis des associations de parents d'élèves (21) ou encore des clubs sportifs autres que l'athlétisme (11). La présence de ces acteurs, qui sont loin de tous appartenir à l'univers athlétique, confirme combien la course à pied hors stade dépasse le strict cadre des manifestations sportives. Elle fait partie de la palette de manifestations à disposition des acteurs locaux pour animer ponctuellement un territoire, même si ces moments sportifs et festifs sont fragiles, comme en témoigne l'instabilité du paysage des courses, avec chaque année son lot de disparitions, souvent au bout de quelques années, mais aussi de créations.








